Vérité, mensonge et professionnalisme en relations publiques 3/4

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Le mensonge.  Voilà un sujet qui nous place plus souvent qu’autrement en situation de malaise, peut-être parce que nous n’y avons pas suffisamment réfléchi.

En janvier 2010, j’ai participé à une discussion dans le groupe «PR professionals» dans le réseau LinkedIn.  Je reproduis ici quelques remarques des participants :

«There’s no hard and fast one this one – as in life.  The basic principle is not to lie but of course we are representing our clients’ interests and choose the best facts to put forward arguments that support their case.  But we’ve all had to lie at some time – or at least withhold the truth…  Who’s had occasion to answer «I don’t know» to a journalist’s question when you do know but are not allowed to say?»

«Someone once told me that if we think about it, each and every day is filled with being confronted by making moral decisions, one after the other.  I am here to bear witness to the fact that weighing  the pros and cons gets easier and easier.  It all boils down to «do the right thing»… I never lie, I don’t like liars and I won’t work with liars.  Period.  This is why I won’t work with PR firms that are found out to be telling a lie… And I won’t take accounts where a client is asking for a crisis comms agency; when it’s corporate, it’s usually meant to cover up, i.e. to protect the stockholder’s interest, bugger the public, and to hell with illumination and transparency.»

«Preach on!  Companies lie to us daily.  The government doesn’t always tell its citizens the truth.  Our bosses don’t give us the full story.  We all spin our yarns the way we want to be seen – in the best possible light… People are naïve if they think there is nothing but truth in this world.»

Ces remarques font ressortir clairement les dilemmes quotidiens auxquels nous sommes tous confrontés. Il est trop simple d’affirmer qu’il faut toujours dire la vérité.  Il faut aussi faire preuve de jugement et avoir un sens clair de ce qui est bien ou mal.  Certaines situations sont évidentes.  L’astroturfing, par exemple, cette pratique qui consiste à camoufler l’identité d’un groupe d’intérêt sous une autre identité, est interdite par notre code de déontologie (article 5).  Je dois me conduire avec équité et droiture dans mes relations avec les médias et le public (article 2).  Je dois agir avec équité envers mes employeurs, mes clients, mes collègues relationnistes (article 4).

Mais à d’autres moments, il est plus difficile de trancher.  L’article 3, par exemple, soulève d’intéressantes questions « Tout membre doit s’astreindre aux plus hautes normes d’honnêteté, d’exactitude, d’intégrité, de vérité et ne doit pas sciemment diffuser des informations qu’il sait fausses ou trompeuses ».  C’est clair, non?  Et pourtant, comme le disent les américains, the devil is in the details.  Toujours en vertu de l’article 3, je dois m’abstenir de « poser des actes dans le but de les influencer indûment (les journalistes) »  Sont notamment interdits les cadeaux, privilèges ou autres gratifications.  Lorsque je travaillais pour Hydro-Québec, il était normal de payer le voyage à la Baie James pour les journalistes, une valeur qui pouvait atteindre plusieurs milliers de dollars.  Comme nous contrôlions l’accès au territoire et l’ensemble des moyens de communication, personne n’y trouvait à redire et les journalistes ne sentaient pas qu’on les achetait.  Problème réglé? Pas vraiment : pour The Gazette, il n’était pas question d’accepter même une tasse de café de la part d’une entreprise.  Aussi n’avons-nous jamais, à ma connaissance, accueilli de journaliste de ce journal sur nos vols.  Quelle éthique est la meilleure?  Celle des journalistes ayant accepté de participer au voyage afin de mieux renseigner leurs publics, ou celle de The Gazette qui érigeait l’apparence  d’indépendance au rang de valeur absolue?

Nos vies professionnelles sont parsemées de situations laissant prise à l’ambiguïté.  Quel jugement portez-vous sur les situations suivantes?

  • En pleine crise du verglas de 1998, lorsque l’île de Montréal est privée de l’essentiel de son alimentation en électricité, le premier ministre Lucien Bouchard et le PDG d’Hydro-Québec apprennent qu’il ne reste que quelques heures de réserve d’eau potable dans les réservoirs de la ville.  Ils choisissent de ne pas le dire à la population.[1]
  • Tous les jours, des porte-parole de sociétés commerciales refusent de dévoiler des secrets commerciaux, des stratégies d’entreprise.  Ils dépeignent favorablement leur entreprise et vendent leurs produits sans se sentir obligé d’en souligner les travers.  Les sociétés inscrites en bourse sont assujetties à des exigences de divulgation rigoureuses mais leurs porte-parole tenteront par tous les moyens acceptables de présenter leur entreprise sous un jour favorable afin de maintenir le cours de l’action.
  • Les relationnistes qui travaillent pour les autorités policières refusent de discuter des opérations en cours, ni même d’en confirmer ou d’en nier l’existence.  Il pourrait même arriver qu’ils nient une chose qu’ils savent vrai pour ne pas nuire à une opération en cours.
  • Wikileaks nous a révélé que les gouvernements ne dévoilent pas tout ce qu’ils apprennent ou ce qu’ils pensent sur les autres pays.
  • Les relationnistes au service des promoteurs mettent en évidence les mérites économiques de leurs projets, alors que ceux qui sont au service des groupes écologistes insistent plutôt sur leur impact sur l’environnement.  De part et d’autre, on insiste sur des faits différents, on ne dit pas nécessairement tout.

Toutes ces situations ont en commun de poser la question :  Devons-nous tout dire? Est-il acceptable, voire préférable, en certaines circonstances, de dissimuler, de feindre, voire d’affirmer des choses que l’on sait fausses?  Où est la ligne à ne pas franchir, et en fonction de quels critères?   Personnellement, j’attache une très grande importance au respect des faits mais je sais, par expérience, que toute chose n’est pas bonne à dire tout le temps.

Nous posons intuitivement de tels choix dans notre vie quotidienne.  « Tu es le plus beau » disons-nous à notre enfant. Peut-être le croyons-nous vraiment?  Tous les autres savent que cela n’est pas vrai (puisque c’est LEUR enfant qui est le plus beau); il y a donc conflit entre deux « vérités ». Peut-être le disons-nous en sachant que cela n’est pas vrai?  Il y a donc « mensonge » mais c’est notre manière d’exprimer notre amour.  Sommes-nous, dans un cas ou dans l’autre, en défaut de sincérité?

En résumé, il n’y a pas de réponse simple à la question de la vérité et du mensonge.  Il nous faut apprendre à réfléchir et à discerner ce qui est bon ou mal dans chaque situation.  C’est le propre de l’éthique.  «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme» disais Rabelais.  De même, les relations publiques sans éthique ouvrent la porte au mensonge et à la manipulation.  Plus on occupe un poste stratégique, plus cela est vrai.  Voilà pourquoi il est si important pour les relationnistes d’expérience non seulement d’approfondir leur formation sur l’utilisation efficace des outils, mais aussi de prendre le temps de réfléchir à leurs valeurs et de se former une conscience éthique vigoureuse.

LA SEMAINE PROCHAINE :  La vérité de qui?


[1] Il faut toutefois noter que le premier ministre Bouchard révèlera ce fait quelques jours plus tard, lorsque tout danger est écarté.

À propos de l'auteur:

Guy Versailles compte plus de 30 ans d’expérience en communications et relations publiques dans les secteurs public et privé, avec majeure en planification stratégique, relations de presse et gestion de crise. Spécialiste des mandats difficiles.
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